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1er mai – Louis Guilloux – La Maison du peuple

Résultat de recherche d'images pour "la maison du peuple"      Ma mère se levait. Chaque jour, elle faisait quelques pas dans le jardin de l’hôpital. Nous allions la voir plus souvent. En cachette, nous lui portions des friandises, des gâteaux, des fruits, et dans une petite bouteille, du café, bien meilleur que celui de son ordinaire…
« On me garde bien longtemps, disait-elle. Et j’aurais tant à faire à la maison… »
Nous étions en avril. On lui dit :
« Vous sortirez avant la fin du mois. »
Cela ne faisait plus qu’une quinzaine de jours à attendre.
« Dieu soit loué ! Ces quinze jours passeront vite… !
– Et puis, dis-je, tu seras là pour la fête.
– Il veut parler, expliqua ma grand-mère, de la Fête du Travail qu’ils vont faire pour le premier mai. »
A l’atelier de mon père, il était question depuis longtemps de cette fête. Les camarades devaient défiler à travers la ville. Il y aurait un char.
« Si ma femme est debout, j’irai. Autrement, non. »
Et les camarades répondaient :
« Ça se comprend, Quéré. »
Marlier réunissait sa chorale trois fois par semaine à la Bourse du travail…
Nous racontâmes tout cela à ma mère.
« Voilà du nouveau, dit-elle. Une fête du Travail !… Et vous dites qu’il y aura un char ?»
Elle y viendrait sûrement et la joie serait complète…
Comme on le lui avait promis, elle quitta l’hôpital quelques jours avant la fin du mois d’avril. Nous allâmes l’y chercher vers les cinq heures. Elle revint à pied, fière de nous montrer combien elle se sentait forte. Mais en rentrant elle se laissa tomber sur une chaise, comme au retour d’une promenade trop longue, et se mit à regarder autour d’elle avec étonnement tous ces objets qu’elle connaissait si bien.
La grand-mère avait préparé un petit repas. Elle était encore tout affairée quand nous entrâmes.
« Enfin, te voilà… »
Notre bonheur était grand, mais le lendemain la grand-mère annonça :
« Je vais partir. Il le faut bien.
– Partir !
– Quand tu seras tout à fait en train, dans un jour ou deux… »
Ma mère la regarda tristement. Elle avait envie de lui dire :
« Reste avec nous. »
Mais elle ne voulut pas la contrarier et, bien qu’elle eût de la peine :
« Avec le beau temps, dit-elle, tu auras moins de mal… »
… Nous avions beau penser que nous la verrions souvent, nous n’étions pas consolés. Elle fit comme elle avait annoncé. Déjà, ma mère vaquait à son ouvrage comme par le passé. Ma grand-mère nous quitta le surlendemain. J’avais déjà oublié mon chagrin, si peu de temps avant le départ, quand vint la Fête du Travail.
Ce fut un dimanche. Mon père partit en avant. Nous courûmes au jardin public : le cortège s’ébranlait. La ville entière était là. Dans la grande allée, on n’avançait pas. C’était comme un jour de Fête-Dieu, quand la ville est tendue de blanc, qu’il y a des reposoirs, et, aux fenêtres, des bannières. Le sable roulait en grésillant sous les pieds du monde, et le soleil tremblait dans le feuillage des grands arbres. Il était dix heures du matin.
Nous ne voyions pas encore le cortège, mais nous entendions un chant :

      Vive le Premier Mai,,
      Frères, notre souffrance
      Passera comme l’âpre hiver
      La grâce du Printemps
      Fête notre espérance,
      Mêlons des fleurs aux rameaux verts…

      La foule augmentait.
« Venez », dit ma mère.
Elle nous entraîna, et nous vîmes déboucher la musique. Et derrière la musique flottait une bannière rouge, frangée d’or, portant l’inscription : Les Enfants du Peuple.
Tous nos petits camarades étaient là, dans leurs beaux habits du dimanche, filles et garçons, et chantaient, conduits par Le Braz en tenue d’atelier :

      Pareille à l’aube… tu… t’élèves
      Ra…dieuse Fra…a…ternité.

   Ils passèrent, et parut un nouveau drapeau, celui de la Bourse du travail, large et flottant doucement. Pélo le portait avec fierté, entouré de camarades. Et au premier rang marchait le Docteur. Leur chant grave couvrait celui des enfants :

      Le voilà ! Le voilà ! Regardez !
      Ils flottent et fiers ils bougent,
      Ses longs plis au combat préparés.
      Osez le défier, notre superbe drapeau rouge !
      Rouge du sang de l’ouvrier…

    Ils étaient là tous, ceux que je voyais ordinairement chez nous : Pierre, le typographe ; Calvez, le plâtrier ; Guénic, le facteur, avec ses larges épaules et sa moustache de vieux sergent ; Bahier, le comptable, l’air pâle et fatigué, et ceux des chemins de fer, des gars solides aux larges mains. Tous chantaient. Dans la foule, on se montrait quelques femmes parmi eux : des « Louise Michel »… Et enfin venait un char, un char magnifique, tendu de rouge et d’or comme la bannière des Enfants du Peuple. Ses roues étaient garnies de feuillage. Il avançait lentement à travers la grande allée. Et sur le char, en avant, deux forgerons appuyés sur leur enclume paraissaient garder une belle jeune fille, assise sur un trône, vêtue de blanc et tenant un sceptre à la main.
« Comme c’est beau ! Vite, nous dit ma mère, suivez-moi… »
Nous eûmes bien du mal à nous dégager de la foule. Mais nous réussîmes enfin à rattraper les Enfants du Peuple et à nous glisser dans leurs rangs. Ils chantaient un hymne à la Cité future. Et nous reprîmes avec eux :

Tous les siècles pierre à pierre
En chantant l’élèveront…

Louis Guilloux, La Maison du peuple, chapitre XXV – Grasset – 1927